Les prénoms régionaux sont-ils morts avec les langues régionales ?

le 12/11/2020 09h35 - Lecture en 4 min
En 1500, on parlait en France plus de six cent vingt langues différentes. En 1999, dans un pays où la langue française était devenue hégémonique, l’Etat signe la charte européenne des langues régionales, s’engageant à en assurer la défense et le maintien. Entre ces deux dates, les langues locales (les patois, disent leurs détracteurs) ont massivement disparu et les prénoms locaux avec.
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A bas les langues locales !

La Révolution jacobine veut mettre fin à l’Ancien Régime et à ses contre-pouvoirs régionaux. Elle souhaite faire table rase non seulement des patois et langues locales, mais également du français en créant et en enseignant un langage nouveau, une sorte d’esperanto avant la lettre, inventé pour les besoins de la Révolution et que l’abbé Grégoire appelle « l’idiome de la Révolution ». Une utopie qui ne sera suivie d’aucune action concrète, faute de système éducatif. Aux débuts de la Troisième République encore, plusieurs préfets se plaignent que de nombreux conseils municipaux ne parlent ni n’écrivent le français. Ce sont les lois Jules Ferry de 1882, rendant l’école primaire obligatoire, qui vont unifier la langue parlée sur l’ensemble du pays.

A bas les prénoms locaux !

Si la Convention ne cherche pas particulièrement à mettre à mal les prénoms régionaux, le Consulat y parvient sans le vouloir en rendant obligatoires en 1803 les prénoms « en usage dans les différents calendriers ou portés par des personnages connus de l’histoire ancienne ». A première vue, rien ne semble changé puisqu’on avait pris l’habitude, depuis deux ou trois siècles, de donner aux enfants des prénoms de saints. Mais comme le calendrier ne comporte que 365 jours alors que le répertoire exhaustif de l’Eglise catholique compte plus de 40 000 saints, quantités de prénoms, qu’on ne retrouve plus guère que dans les noms de nos villages (Saint-Féréol, Saint-Sauvant, Bourg-Saint-Andéol, Neuilly-Saint-Front, Saint-Maclou, Saint-Ouen, Saint-Malo, pour ne citer que quelques exemples) et que l’on retrouve parfois dans nos arbres généalogiques avant la Révolution, disparaissent totalement après 1803. En même temps, imposer un calendrier c’est imposer une langue, car la loi de 1803 précise que les seuls calendriers admis sont « ceux de langue française ». En clair, Vincent garde sa place au calendrier, mais sa variante basque Bixente est éliminée sur tout le territoire de la République. Lucas reste mais pas son équivalent breton Lucaz. Pierre mais pas Pereg. Dominique mais pas Demange. Eustache mais pas Stassinnet. Paul mais pas Pau. Etc. Les prénoms construits dans les langues régionales se trouvent d’office bannis de l’état-civil.

Le grand retour des langues régionales...

Dans les années 1960, les régions reviennent à la mode. Les Corses, les Bretons, les Basques et bien d’autres réaffirment leur identité. Des familles se battent avec l’administration, sans toujours l’emporter, pour donner à leurs enfants des prénoms régionaux. En 1969, première victoire des identités locales : le basque, le breton, le catalan, le corse, les langues mélanésiennes, la langue d’oc et le tahitien sont reconnus comme des langues à part entière pour les épreuves du baccalauréat. En 1987, une nouvelle loi permet aux parents de prendre désormais pour leur nouveau-né « des prénoms consacrés par l'usage et relevant d'une tradition étrangère ou française, nationale ou locale ». Cela se traduit surtout par une américanisation galopante des prénoms due à l’abondance des feuilletons télévisés « made in USA ». Mais on peut aussi choisir les prénoms régionaux (bretons, basques...) refusés si férocement quelques années plus tôt, à condition de justifier de l'orthographe exacte du prénom voulu et de son usage. En 1993, le gallo, les langues d’Alsace et des pays mosellans entrent à leur tour dans les programmes du baccalauréat. Et, la même année, la liberté totale dans le choix des prénoms est décrétée.

...et des prénoms régionaux ?

On constate aujourd’hui un engouement qui monte pour les prénoms régionaux, sans doute lié à l’essor de la généalogie et au déracinement de nombreuses familles. C’est pour elle une façon de maintenir, dans les prénoms au moins, le lien avec la région d’origine. À quand les prénoms du XVIIIe siècle ? Les Antide (franc-comtois), Colinot (lorrain), Matheline (poitevin), Macou (poitevin), Douce (auvergnat) ou Annet (limousin) ? Sans évoquer ceux qui se sont toujours maintenus, comme le très breton Yves ou le Léonard limousin, voici quelques prénoms assez rares mais déjà donnés aujourd’hui à plus d’une dizaine de bébés par an. Certains pourraient devenir, qui sait, les prénoms à succès de demain (la région où ils étaient bien implantés autrefois est donnée entre parenthèses) :

Adémar (catalan), Adrian (occitan), Albéric et Albin (occitan), Alvin (normand), Ambroise (picard et du nord), Andéol (occitan), Anton (alsacien), Antonin et Archibald (auvergnats et limousins), Armance et Armandine (poitevins et charentais), Artus (breton), Aubane (occitan), Bastian (occitan), Bathilde (normand), Bertille (normand), Bixente (basque), Briac et Brieuc (bretons), Brune (auvergnat et limousin), César et Césarine (occitans), Colas , Colin (lorrains), Dora (alsacien), Eda (normand), Edern (breton), Eliette (picard et du nord), Erwin , Evan , Ewen (bretons), Fantin et Fantine (occitans), Faustin et Faustine (alsaciens et lorrains), Ferréol , Florentin , Foulques (occitans), Gaston (occitan), Gauvain (breton), Guénolé , Gurvan , Gwenaël (bretons), Harold , Hedwige , Heidi (normands), James (béarnais), Lana , Lenaïc ou Lenaïg (bretons), Lilian (occitan), Malo (breton), Marien , Martian (auvergnats et limousins), Marin (béarnais), Nadal (occitan, catalan), Nora (béarnais, gascon), Othilie , Otton , Otto (alsacien), Pia (occitan), Ronan , Rozenn (bretons), Soline (poitevin), Tancrède (normand), Tanguy , Tugdual (bretons), Ugo (bourguignon et franc-comtois), Wandrille (normand)…

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